Haïti, le phénix des Caraïbes

Client : GEO FRANCE
Date : 1er septembre 2015
Service : Journalisme écrit
Format : Article imprimé et en ligne

Cinq ans après un terrible séisme, le pays, habitué à affronter l’adversité, relève une nouvelle fois la tête et rêve d’attirer les touristes. Pour cela, la première république noire de l’histoire compte sur ses plages, mais aussi sur son riche patrimoine culturel.

Par Étienne Côté-Paluck (texte) et Gaël Turine (photos)

Un écrin de collines verdoyantes, des entrepôts de bois et de métal décrépits qui servaient jadis à la torréfaction du café, des maisons colo- rées délavées par la pluie que soutiennent des piliers en fonte, des galeries d’art où pétillent des tableaux naïfs, une halle couverte construite en 1895 par les ateliers et armureries de Bruges… A une heure et demie de route de Port-au-Prince, la capitale d’Haïti, l’ensorcelante Jacmel, 100 000 habitants, rappelle, en version tropicale, le Vieux Carré français, le quartier colonial historique de La Nouvelle-Orléans. Avec l’agrément supplémentaire d’une baie turquoise, où de jeunes surfeurs chevauchent les vagues de la mer des Antilles.

Dans le nord de l’île, Cap-Haïtien est fière de son architecture miraculeusement conservée malgré les tourments de l’histoire. Telle sa cathédrale, détruite en 1842, reconstruite un siècle plus tard.

On est ici à mille lieues des images d’enfer aux- quelles la première république noire de l’histoire, qui partage l’île d’Hispaniola avec la République dominicaine, est souvent réduite. Haïti, onze mil- lions d’habitants, a plus à offrir et, désormais, elle veut le faire savoir. «Oui, nous sommes les plus pauvres d’Amérique, mais nous sommes riches de notre histoire, de notre peuple, de nos campagnes et de notre culture, souligne Jean-Elie Gilles, recteur de l’université publique du Sud-Est, fondée en 2011. Jacmel elle-même a été célébrée par de nombreux interprètes et écrivains, comme Ti Paris, René Depestre…» Et de se mettre à rêver. Un jour, son pays, qui n’accueille que des paquebots en escale à la station balnéaire privée de Labadie, redeviendra une destination touristique. «Comme il y a cinquante ans», soupire le recteur, avant d’aller retrouver ses étudiants en gestion, éducation et agronomie.

Dans les années 1960 et 1970, sous la dictature de la famille Duvalier (François puis son fils Jean- Claude), Jacmel, était une ville cosmopolite prisée par la jet-set nord-américaine, et l’île tout entière, à une heure d’avion de Miami, une destination de choix pour les routards venus découvrir cette terre des zombies et du vaudou (voir encadré). Cuba devenue infréquentable depuis l’arrivée en 1959 de Fidel Castro, nombre de vacanciers américains avaient en e et jeté leur dévolu sur sa voisine, à quatre-vingts kilomètres de là, de l’autre côté du passage du Vent, avec ses plages désertes et ses racines africaines préservées, qui avait déjà fasciné deux générations d’intellectuels occidentaux, dont les surréalistes (voir encadré).

Ses îles à flibustiers recèlent des trésors de plages désertes

L’Ile-à-Rat (en photo), les Cayemites, la Gonave, ou la Tortue : Haïti recense une cinquantaine de terres insulaires au long de ses côtes. Abritant jadis les pirates qui rapinaient en mer des Antilles, les plus importantes, comme l’Ile-à-Vaches, accueilleront, demain, des hôtels de luxe.

En janvier 2010, la terre a tremblé et le pays est entré dans une nouvelle phase de reconstruction

Puis, au tournant des années 1980, une grave crise économique provoqua une succession de révoltes contre la dictature. Baby Doc (Jean-Claude Duvalier, devenu président en 1971 à la mort de son père) fus mis à la porte – il s’envola en 1986 pour la Côte d’Azur. Abandonné des tour-opérateurs, injustement associé à l’épidémie de sida qui déferlait aux Etats-Unis, Haïti n’attira plus alors que des grands reporters venus couvrir ses coups d’Etat militaires, ses violences électorales, sa misère et sa plongée dans les abîmes de la mauvaise gouvernance. En 2009, alors qu’il venait à peine de commémorer le bicentenaire de son indépendance, Haïti, tel un Janus antillais, afficha momentanément son plus beau visage, celui d’un peuple profondément croyant, prêt à en découdre avec l’avenir, grâce, en particulier, à l’aide financière de sa diaspora et une stabilité politique retrouvée. Mais le tremblement de terre de janvier 2010 mit à bas ses espoirs de renaissance. Le séisme causa 250 000 morts. Du jour au lendemain, une capitale de trois millions d’habitants fut forcée de vivre à la belle étoile. Et le pays entra dans une longue phase de reconstruction.

La jeunesse attend la vague

Ces jeunes surfent près de Jacmel, havre couru les week-ends par les expatriés, espèrent s’en sortir en donnant des cours aux touristes. La nouvelle génération est partagée entre rester au pays et rejoindre la diaspora, qui compte plus de trois millions de personnes.

Cinq ans et demi plus tard, environ 80 000 personnes continuent de vivre sans ressources sous des tentes. A Jacmel, la plupart des étrangers qui viennent passer le week-end sont toujours des humanitaires. Mais l’espoir est là. «Reprends, ami, tes forces, ton désir, ton souffle. Redonne à cette fumée qui brouillait les premières notes de ton chant. La vision sonore d’un avenir à construire», écrivait le poète Jean Métellus, un autre enfant de Jacmel, mort l’an dernier. Ronald Lafont, 17 ans, y croit aussi. Un jour, il deviendra surfeur professionnel et fabriquera même ses propres planches pour les jeunes occidentaux venus découvrir le «spot» de Jacmel, «l’un des plus beaux de la région».

Dans les cascades ou dans les arbres, le vaudou est partout

Près de Bord-de-Mer, dans le nord du pays, les branches de ce fromager, qui ombragent des tambourineurs au repos, sont peintes aux deux couleurs associées à maîtresse Philomise, le pendant vaudou de sainte Philomène. Chaque année, début septembre, des milliers de pèlerins convergent vers cet endroit.

Le moitié de la production mondiale d’essence de vétiver vient d’ici

En attendant, il sert de guide aux expatriés et survit tant bien que mal, comme les trois quarts de ses compatriotes, dont 65 % ont, comme lui, moins de 25 ans. Dès qu’il le peut, Ronald part se ressourcer dans son village natal à la campagne, où l’on mange à sa faim car fruits et légumes variés continuent à y abonder. Cet Haïti rural, qu’oublient trop vite les médias occidentaux, réserve en effet de belles surprises : montagnes, cascades, cours d’eau rafraîchissants, et un rythme de vie apaisé, bien loin de la trépidation urbaine.

Dans la plaine de l’Artibonite, au nord de Port- au-Prince, des lavandières tapent leur linge en cadence au pied de ponts qu’empruntent motocyclettes, ânes chargés de sacs de riz ou de charbon de bois, et femmes et enfants qui rêvent un jour de monter à la ville. Tous vaquent sur l’un des milliers de chemins de campagne qui partent du réseau routier principal, plutôt en bon état, pour traverser l’un des greniers d’Haïti avant de grimper vers les hameaux reculés de la chaîne des Matheux, l’un des nombreux massifs zébrant le pays. Ici, la moitié de la population haïtienne se débrouille en travaillant de petits lopins de terre, dépendant des caprices de la météo cyclonique et d’un sol riche. Une centaine de variétés de manguiers s’épanouissent ainsi que plusieurs plantations de canne à sucre à partir desquelles on distille en particulier le célèbre Barbancourt et bon nombre de rhums agricoles. D’immenses rizières, aussi, bien que la filière se soit effondrée depuis que, au milieu des années 1990, le président américain Bill Clinton a forcé les dirigeants haïtiens à promulguer la fin des droits de douane sur le riz américain.

Et les zombies envahirent le monde… du cinéma

En 1915, les marines débarquaient pour occuper Haïti. Le journaliste américain William Seabrook (1894-1945) couvrit l’événement et en tira un best-seller, «L’Ile magique» (1929). Il y dévoile les pouvoirs de la magie noire vaudoue et l’exploitation de «morts vivants» («zombi» en créole) sur les plantations. Puis, dans les années 1930, Hollywood s’est emparé de cette figure antillaise (en photo, le chef- d’œuvre «Vaudou» de Jacques Tourneur). Depuis, les revenants n’en finissent pas de hanter le cinéma et les séries télé.

Mais certains autres secteurs agricoles s’en sortent mieux. Pour les découvrir, il faut s’enfoncer sur les routes montagneuses de la région de Thiotte, dans le sud du pays, où des milliers de plans de café arabica typica, une variété des Antilles, poussent sur des terrasses dominant l’Atlantique. Plus à l’ouest, la plaine entourant Les Cayes, troisième ville du pays, est sillonnée de rivières et de canaux centenaires – où barbotent les enfants – qui irriguent des centaines de plantations réunies en coopératives agricoles. Elles fonctionnent à plein régime pour la production, entre autres, de vétiver, prisé par les grandes marques de parfumerie. La moitié de la production mondiale d’essence extraite d’une racine de cette plante vient d’ici.

Du nord au sud, des trésors figés dans le temps

Cap-haïtien Les ruines du palais Sans-Souci et la citadelle du pic Laferrière, les maisons coloniales de la vieille ville… telle une encyclopédie de pierre et de bois, la deuxième ville du pays, «capitale du Nord», conserve la mémoire de son glorieux et tourmenté passé.

L’Île de la Tortue Les amateurs de romans d’aven- tures ne manqueront pas de rallier cet ancien bastion de la ibuste, au nord-ouest d’Haïti. D’autant que sa côte méridionale est couverte de plages paradisiaques, dont la réputée Pointe-Ouest, considérée comme l’une des dix plus belles des Antilles.

Jacmel La capitale culturelle d’Haïti regorge de galeries d’art dédiée aux valeurs sûres de la peinture natio- nale, à ses jeunes pousses, mais aussi à pléthore d’arti- sans en vannerie, sculpteurs de papier mâché, et artistes du bois et du métal.

L’Île-à-Vaches Il est encore temps de pro ter de la sérénité régnant sur cette terre authentique et sans voi- ture. Le gouvernement a en e et l’intention de faire de cette île du Sud l’une des vitrines touristiques du pays.

«Si ce terroir a une odeur, c’est celle du café et des oranges amères»

Dans le nord du pays, près de la ville de Limonade, une grande barrière coiffée d’un immense emblème en fer protège une autre richesse agricole qui fait la fierté des paysans locaux : 23 000 bigaradiers plantés en allées rectilignes et qui ploient sous les oranges amères. L’écorce de ce fruit est un élément essentiel dans la fabrication de l’une des plus célèbres liqueurs françaises : le Grand Marnier. «Entre la marque et Haïti, c’est une histoire d’amour», souligne le propriétaire du verger, Daniel Zéphyr, 62 ans, dont la famille est le principal partenaire haïtien de la société française Marnier Lapostolle depuis les années 1930. «Sur ces 176 hectares, nous ramassons à la main, de manière à respecter le plus possible la maturation des bigarades, 90 % de celles qui sont utilisées dans les distilleries de la marque, à Cognac, poursuit-il. Le tout évidemment sans pesticide ni herbicide.» Les ouvriers agricoles, une centaine, reçoivent un salaire journalier de 525 gourdes (9 euros), deux fois plus que le smic local. «Si le terroir haïtien a une odeur, c’est celle du café et des oranges amères, souligne Youssef Narbesla, agronome français pour la marque en Haïti. La bigarade est la somme des quatre piliers de l’agriculture haïtienne : le climat, le sol, la nature… et surtout le savoir-faire ancestral, transmis de génération en génération entre paysans.» Tous descendent du demi-million d’esclaves africains qui furent jadis exploités sur les plantations d’indigo et de canne à sucre. Ils permirent au royaume capétien puis à la jeune France révolutionnaire de prospérer avant que la guerre d’indépendance ne vienne mettre un terme à cet âge d’or.

Quand un fameux surréaliste découvrit l’art naïf

C’est André Breton, père du surréalisme, qui a permis aux artistes haïtiens des années 1940 d’avoir une place dans les musées. L’hiver 1945, Breton, invité à conférer dans l’île, devint le héros de la jeunesse révolutionnaire engagée contre la dictature d’Elie Lescot. Le Français découvrit les artistes autodidactes exposés au centre d’Art haïtien, dont Hector Hyppolite (1894-1948), aujourd’hui l’un des plus cotés.

Fin 1803, Paris finit par évacuer ses ultimes troupes, à l’issue de la capitulation de son dernier bastion, Cap-Français, aujourd’hui Cap-Haïtien, à sept heures de route de Port-au-Prince. «S’être libérés des troupes napoléoniennes, l’une des plus grandes armées de l’époque, a laissé des traces chez les Haïtiens», explique Emile Eyma, président de la société capoise d’Histoire et de Protection du patrimoine. L’homme vit dans un appartement jouxté d’une immense cour intérieure, typique du quartier historique de cette ville fondée en 1670. «Haïti n’a cessé d’être nourri par cette culture de résistance, face au capitalisme industriel du XIXe siècle qui a tenté sans succès de mécaniser l’agriculture locale, mais aussi vis-à-vis des tumultes politiques du XXe siècle et de l’impérialisme occidental, poursuit l’historien. Les premiers dirigeants d’Haïti, tout juste indépendant, fournirent armes et munitions à Simón Bolívar, venu se ravitailler entre 1815 et 1816 sur l’île avant de partir libérer le continent sud-américain de l’emprise coloniale espagnole.» Des rues étroites de la vieille ville, cœur battant d’une cité qui compte 250 000 habitants, remonte le tumulte des marchands ambulants de produits ménagers, de fruits ou d’extensions pour les cheveux et qui font leurs a aires à l’ombre de vieilles maisons à deux étages cerclés de longs balcons en bois peints de couleurs vives. «Cette culture de la résistance irrigue tout, reprend Emile Eyma. On la retrouve encore dans l’économie, avec la persistance d’un fort secteur informel, dans la société, avec les mouvements paysans, et bien sûr dans le religieux, puisque catholicisme et protestantisme ont dû composer avec le vaudou. Alliés à des manières chaleureuses, cet esprit rebelle et ce rapport à l’histoire sont ce qui rend Haïti si différent du reste des Antilles.»

Au milieu des ruines de Sans-Souci, s’élèvent les paroles du chant patriotique «Ayiti cheri»

Au-dessus de la grande plaine de Cap-Haïtien, à 900 mètres d’altitude, la citadelle Laferrière de Milot, la plus grande fortification des Antilles, est un autre emblème de la «rezistans». Les premiers grands projets d’envergure après l’indépendance de 1804 consistèrent à ériger des dizaines de redoutes comme celle-ci, par crainte du retour des armées coloniales, napoléoniennes en premier lieu. La plupart sont aujourd’hui en ruines. Mais Laferrière, dont l’édification mobilisa pendant quatorze ans plus de 20 000 personnes, ferait pâlir les amateurs de «poliorcétique», l’art et la technique de la place forte. Des murailles de quarante mètres de haut de la forteresse inscrite sur la liste du patrimoine de l’Unesco en 1982, on embrasse tout le département du Nord, l’un des dix que compte Haïti. Les 365 canons et les centaines de boulets encore empilés à l’extérieur n’ont nalement jamais servi. Au pied de la forteresse, le palais Sans-Souci, l’autre grand œuvre d’Henri Christophe, roi autoproclamé du nord d’Haïti entre 1811 et 1820, est, lui, dans un piteux état. Mais son histoire est fascinante et là aussi, comme se plaisent à le raconter les guides, «du sang d’ouvrier tué sur le chantier a sans doute été mêlé au mortier». Les plans de cette folie tropicale auraient été inspirés par ceux du château de Versailles. Une façon d’adresser un pied de nez à la France. En partie détruit par un tremblement de terre en 1842, ce n’est plus qu’un immense squelette de pierre, mais il reste prisé par les musiciens du coin pour l’excellence de son acoustique. Plusieurs fois par semaine, Marcelin Bienby, trompettiste de 25 ans, dont le père artisan vend aux quelques touristes ses peintures et ses bibelots d’acajou sculpté ou de fer découpé, répète à Sans-Souci avec un ami. «La plus belle chose que possède le pays, c’est sa musique», assure-t-il. Au milieu des ruines, «Bel Ayiti» classique de la chanson haïtienne, mais aussi la patriotique «Ayiti cheri», écrite par le musicien, violoniste et poète Othello Bayard en 1920, popularisée dans le monde par le chanteur afro-américain Harry Belafonte, s’envolent vers le ciel, pleines de nostalgie et d’espoir. «Ayiti cheri, pi bon peyi pase ou nanpwen/Fòk mwen te kite w pou mwen te kap konprann valè w/Fòk mwen te manke w pou m te kap apresye w/Pou m santi vreman tout sa ou te ye pou mwen.» «Haïti chéri, de meilleurs pays que toi, il n’y en a point / Il a fallu que tu me manques pour que je puisse t’apprécier / Pour que je réalise vraiment tout ce que tu représentes pour moi.» Marcelin vient tout juste d’être admis en stage dans l’un des plus vieux orchestres du pays, l’Orchestre septentrional, légende de Cap-Haïtien, fondé en 1948. «C’est un jazz [groupe de musique en créole] pour lequel je serais prêt à mourir, raconte-t-il. Quand tu danses sur Septen [surnom de l’orchestre], la musique est tellement douce et soyeuse !» Avec sa section de cuivres digne des big bands américains, l’Orchestre septentrional porte avec force les traditions haïtiennes, en particulier dans sa rythmique irrésistible inspirée des percussions vaudoues. Au milieu du XXe siècle, intégrer ces percussions à un orchestre était une façon de célébrer les racines créoles et africaines d’Haïti. Aujourd’hui, l’un des principaux rythmes vaudous (il y en a dix différents, en fonction des «lwa» – esprits – invoqués) nourrit un nouveau style, le «raboday», une musique électronique assortie de paroles salaces, qui fait tourner les pieds et la tête dans l’enfer urbain des bidonvilles de Port-au-Prince.

Les musiciens sont les nouveaux rois du versailles des tropiques

Le palais Sans-Souci, près de Cap-Haïtien, fut construit après la libération d’Haïti,
en 1804, pour le compte d’Henri Christophe, héros de la guerre de l’indépendance autoproclamé roi du pays. Les vestiges de cette folie tropicale sont aujourd’hui fréquentés
par les artistes qui aiment venir y répéter.

Les «gingerbreads», vieilles demeures de bois de la bougeoisie créole, on résisté à tout

Près du grand cimetière de la capitale, dans la cohue d’un marché grouillant qui s’étend jusqu’au milieu de la rue, un marchand de glaces chemine avec sa brouette contenant une glacière sur laquelle est posé un haut-parleur : «Crème de maïs, oui !» répète la chanson sur une célèbre cadence de raboday. Devant lui, un tap-tap multicolore roule au ralenti et résonne des derniers succès du moment. Dans les environs, quelques bâtiments modernes portant encore les stigmates du séisme de 2010 voisinent avec de vieilles demeures «gingerbread» («pain d’épice») toujours debout. Inspirées par l’architecture des villes thermales françaises, ces mai- sons de la n du XIXe siècle réputées pour leur fraîcheur, qui abritaient la classe moyenne et la bourgeoisie créoles, se sont révélées très résistantes aux secousses sismiques grâce à leur charpente de bois en pignon. Il en reste aujourd’hui environ 200, et de leur protection par l’Etat, l’économiste Michèle Pierre-Louis, 67 ans, cofondatrice et présidente de l’association Fokal, a fait son nouveau cheval de bataille. A l’ombre des dentelures en bois du mythique hôtel Olo son [lire ci-dessus], cette ancienne première Ministre entre 2008 et 2009, gure de la vie politique haïtienne aux cheveux courts grisonnants, sereine et déterminée, évoque son combat. «Même à Port-au- Prince, nous avons tant à offrir au monde», sourit-elle. Ces gingerbreads sont là pour nous rappeler que la capitale fut elle aussi une très belle ville. Et qu’elle pourrait le redevenir. Nous venons de terminer une première phase de restauration pour l’une d’entre elles en employant les techniques de l’époque. Demain, elles seront les nouvelles attractions touristiques de la ville.»

Vénérable, l’hôtel Oloffson entretien son mythe

William Styron, Mick Jagger, John Barrymore… les chambres et bungalows de l’hôtel Oloffson, au centre de Port-au-Prince, portent le nom de personnalités qui y ont séjourné. Ou l’ont immortalisé, tel l’écrivain Graham Greene, qui y situa en 1965 le décor de son livre «Les Comédiens». Edifiée à la n du XIXe siècle, transformée en hôtel en 1935, cette demeure de style «gingerbread» a traversé les hauts et les bas d’Haïti sans perdre son âme.

Le retour des touristes est d’ailleurs une des priorités de Michel Martelly, ancien chanteur élu à la présidence en 2011. Hôtels internationaux, développement de la paradisiaque Ile-à-Vaches, au large de la ville des Cayes, dans le Sud… Les projets en cours ou à venir ne manquent pas. A Port-au-Prince, le centre-ville est l’objet de toutes les attentions. La place du Champ-de-Mars, par exemple. Trans- formée en un immense camp de déplacés après le séisme de 2010, cette agora au centre de laquelle trône le Palais national vient ainsi d’être rénovée, avec en particulier la construction d’un immense amphithéâtre à ciel ouvert de 4 000 places.

En attendant que le monde revienne en Haïti, l’avenir du pays est dessiné sur les murs de la capitale par une nouvelle génération d’artistes comme le grafiteur Jerry Rosembert ou la plasticienne Pascale Monnin, tandis que, dans les bars du centre- ville et les restaurants huppés de Pétionville, sur les hauteurs, il occupe les conversations. Les regards sont tournés vers les changements qui se profilent à Cuba, dont le rapprochement avec les Etats-Unis aurait été facilité par le président Martelly, à en croire ce dernier. Un «sixième continent» des Grandes Antilles naîtra peut-être avec ce nouvel âge d’or. Haïti en profitera-t-il ? En attendant, l’île veut y croire. Avec la constance de ces tambours vaudous qui cadencent la nuit.

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